Archive de février, 2011
Comment Goldratt appauvrit notre vision de l’entreprise
Merci à Yves pour son dernier article sur Le But de l’entreprise…
Ca me permet de revenir sur ce sujet que j’affectionne tant ;-) , d’autant plus que j’avais été titillé, entre temps, par les mêmes idées dans le roman « L’informatique convivial » qui traite de la TOC dans les services (même si son titre évoque le Lean Management…)
Le discours simpliste de Goldratt est séduisant… L’entreprise aurait un but simple, irréductible : gagner de l’argent.
Au passage, il a ajouté une petite nuance plus tard… Gagner de l’argent aujourd’hui et demain. Ce qui fait maintenant deux buts, mais comme ça tient toujours dans une phrase, on lui accorde que ce n’est qu’UN but.
Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, Goldratt est un physicien. Si bien qu’il s’est arrêté à l’approche cybernétique du système entreprise. Les travaux qui se sont poursuivis sur l’approche systémique et la pensée complexe d’Edgar Morin nous éclairent davantage sur la finalité de cette organisation sociale qu’est l’entreprise.
Nous constatons là une première grande différence : la terminologie employée. Goldratt parle de But et non de finalité. Et il insiste bien sur ce point dans son intéressant ouvrage « the haystack syndrome ». Un but est prêté à l’objectif d’un système dit « déterminé ». Les systèmes déterminés sont des systèmes dont nous pouvons prévoir les comportements. Par exemple, la voiture est un système déterminer. Son but, ou plutôt le but de son propriétaire est de se déplacer. Mais la voiture n’a pas de finalité elle-même.
Ackoff a identifié 4 typologies de systèmes en fonction de leur finalité et de la finalité des éléments qui les composent.
Ainsi, un système qui n’a pas de finalité et dont les éléments n’ont pas de finalité est un système déterminé (le même que celui de Goldratt, car gagner de l’argent est le but projeter du propriétaire d’une entreprise à son origine).
Un système finalisé dont les composants ne seraient pas finalisés est des systèmes animés. Ces systèmes ont une finalité ontologique, mais les composants ne sont là que pour faire fonctionner le tout. C’est l’exemple des organisations militaires.
Un système qui bénéficie d’une finalité qui intègre des composants avec eux-mêmes une finalité. Cette catégorie s’appelle le système social. Hum Hum… Se rapproche-t-on de l’organisation de l’entreprise ?
Enfin, la quatrième catégorie révèle les systèmes sans finalité dont les composants en ont une. C’est notamment l’exemple de l’Humanité.
Au filtre de la Matrice d’Ackoff, nous serions donc tentés de concevoir l’entreprise comme un système social. Malheureusement, le fait que l’entreprise soit un système socio technique (comprendre qu’il intègre des systèmes animés et des humains (dont il semble difficile de prévoir les actions, malgré ce qu’en pense Goldratt) ne rend pas les frontières imperméables entre ces différentes typologies de système. D’autant plus, qu’il faut bien l’avouer, la plupart des entreprises sont dirigées comme des systèmes animés (mais personnellement, je ne connais pas d’entreprise au format du système déterminé, typologie de système si cher à Golratt).
Mais n’en restons pas là, et revenons à cette idée que le but d’une entreprise serait le but de son créateur dès son origine. Alors, cela signifierait que jamais le cordon ombilical ne serait coupé entre l’actionnariat et l’entreprise… Hum hum… Suspect.
Aidons-nous de la pensée complexe pour faire sauter cette donnée erronée.
Edgar Morin nous propose un concept intéressant dans La Méthode (P260), livre incontournable s’il en est, qui est celui de la relativité entre des moyens et des fins.
Ainsi, il nous propose de voir les finalités comme des objets polymorphes qui pourraient migrer du statut de fin à celui de moyen, et inversement.
A la lueur de La Méthode, nous pourrions donc en déduire que l’Entreprise est un système qui est initialement déterminé en vue de générer de l’argent puis au fil du temps, le cordon ombilical se coupe, et l’entreprise devient un système ontologiquement finalisé dont l’actionnariat devient un moyen d’assouvir d’autres finalités…
D’autres finalités, mais alors lesquelles ?
J’en propose 3… Ou du moins, je propose UNE finalité qui s’inscrit dans une boucle tétralogique où la satisfaction du client, la satisfaction de l’actionnaire, et la satisfaction des employés sont à la fois indissociables, complémentaires, antagonistes et concurrentes.
Bienvenue dans la complexité ! ;-)